Hé non, vous ne rêvez pas : cette fois-ci je m'en suis tenu à mon programme, et je poste donc un vieux truc. Une nouvelle, en l'occurence. Hé oui, elle s'appelle bien De si visibles amis (encore une fois, un titre alléchant). La présentation de celle-ci ira peut-être un peu plus vite ; en tous cas je l'espère pour vous, on va bien voir si je suis plus concentré à cette heure plus raisonnable de la journée.
J'ai écrit cette nouvelle à l'été 2007 ; enfin officiellement parce qu'en fait la majorité a été écrite la première semaine de septembre, ce qui correpond quand même à une bonne fin d'été chez moi. Cette nouvelle, je ne l'ai pas écrite suite à un défi stupide que je me suis lancé à voix haute lors d'une soirée en solitaire, et non pas à tous les coups quand même. Je l'ai écrite pour pouvoir l'envoyer à un concours, le IX° prix Vedrarias, organisé par la commune (UMP, mais bon on peut pas tout avoir) de Verrière-le-Buisson. Il fallait que j'écrive une nouvelle qui faisait entre 4 et 8 pages (typographie habituelle : Times New Roman, 12, etc etc...) - thème libre - à envoyer avant le 8 septembre 2007 le cachet de la Poste faisant foi... Comme pour tout devoir écrit, qu'il soit scolaire ou non, je m'y suis pris très en retard et je l'ai finie le 7 septembre, et encore à ce moment là j'avais pas de titre. En plus, à cause d'un problème d'imprimante j'ai été obligé d'aller l'imprimer le 8 au matin (c'était un samedi) chez un ami, Stéphane, que je ne remercierai jamais assez pour cela ; puis de foncer à la Poste pour avoir le cachet du jour. Incroyable mais vrai, j'ai réussi à accomplir cet exploit miraculeux.
Je n'ai par ailleurs pas été lauréat à ce concours, mais cette nouvelle que vous vous préparez à la lire a malgré tout été retenue parmi les 24 finalistes (parmi lesquelles 7 ont été récompensées, mais pas la mienne donc) sur plus de 300 nouvelles envoyées ! J'y étais presque ! Peut-être l'an prochain ? (je n'ai pas participé au concours cette année, je m'y suis pris tellement tard que la date était déjà passée %))
Je vous laisse donc avec cette nouvelle fantastique qu'est De si visibles amis. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, toujours dans les limites de la politesse SVP, mangez bien votre soupe, soyez sage et à la prochaine !
De Si Visibles Amis
« Chérie, j'y vais. Tu as besoin que je t'emmène quelque part ? »
Lorsque l'intéressée sortit de la salle de bains, recouverte de son peignoir blanc, Brian ne put s'empêcher de remarquer, une fois encore, sa beauté, et le charme qui se dégageait d'elle. Ce n'était pas pour rien, après tout, qu'elle était une ancienne miss Europe ! Et parmi tous, c'était lui qu'elle avait choisi ; lui, Brian Aliase, qu'elle avait accepté d'épouser, près de huit ans auparavant. Huit ans déjà ! Le temps passait si vite auprès d'elle ! Une bouffée de fierté et de joie l'envahit, interrompue par la voix mélodieuse de sa compagne.
« Mais, mon amour, je t'ai déjà dit au moins trois fois que je ne travaillais pas aujourd'hui ! »
Elle s'approcha doucement de lui, l'embrassa tendrement, et ajouta : « Donc, tu vas devoir y aller tout seul. »
« Très bien. Amuse-toi bien... »
« Passe une bonne journée quand même, trésor. »
Sur ce, elle emprunta le couloir en direction de leur chambre, tandis que lui se dirigeait vers le garage.
Cependant, en chemin, il fut projeté au sol par une énorme boule de poil, qui s'avéra être leur labrador en pleine crise d'affection. « De surplus d'affection... » pensa Brian en se relevant, se massant les côtes d'une main, et tentant de contrôler le chien de l'autre. Il dut se faufiler par la porte menant au garage et la claquer au nez –ou plutôt au museau- de la pauvre bête pour pouvoir s'en séparer. Maintenant qu'il descendait l'escalier, il l'entendait gémir et gratter à la porte. Avec un léger pincement au c½ur, il s'installa derrière son volant et tourna la clé de contact. Rien ne se produisit.
Suite à d'infructueux essais supplémentaires, et après s'être vainement sali les mains dans son moteur, Brian dut se résoudre à déclarer forfait. Il n'avait plus le temps d'appeler un garagiste : il devait aller au travail à pied. Il sortit donc, alors que la neige commençait à tomber en ce samedi 15 décembre.
Brian Aliase avait trente-cinq ans. Il était un réalisateur, encore méconnu. Il travaillait actuellement sur un énième film autour du thème de l'homme invisible. Il menait une vie tranquille, avec sa femme aimante, et leur chien aimant. Toujours pas d'enfants, mais cela ne lui manquait pas. En sortant du métro, Brian essaya d'imaginer ce que serait sa vie s'il en avait...
Il marchait depuis un quart d'heure, perdu dans ses pensées, quand il réalisa qu'il se trouvait en un point de la ville qu'il ne connaissait pas. Il semblait se trouver dans une sorte de zone industrielle. Il avait dû tourner à un mauvais endroit ; il n'avait pas l'habitude d'aller travailler à pied. Il voulut voir dans quelle rue il se trouvait ; mais tous les panneaux étaient rendus invisibles par une épaisse couche de poussière.
Tournant la tête, il se rendit compte qu'à un peu plus de cinquante mètres se trouvait un couple de touristes, visiblement aussi perdus que lui, qui tentaient de trouver leur chemin sur un plan de la ville. La rue était déserte en dehors d'eux et lui. Il commença à marcher dans leur direction, lorsque quelque chose d'autre capta son attention.
De l'autre côté de la route, du trottoir au caniveau, coulait une substance étrange. Piqué par la curiosité, Brian traversa et s'approcha de la flaque en expansion, qui débordait déjà sur la route. Un liquide argenté lui renvoyait son propre reflet. Il semblait provenir d'un tuyau sortant du bâtiment le plus proche, apparemment une usine de produits chimiques. Le liquide était tellement opaque, tellement brillant, que Brian ne parvenait pas à apercevoir le bitume en dessous. Il comprit que la substance était sensée s'écouler dans les égouts, mais ceux-ci étaient bouchés. Cette petite flaque semblait parfaitement inodore et, néanmoins, curieusement attirante ; cependant une petite voix dans sa tête lui conseillait de ne pas s'en approcher de trop près.
Il était tellement concentré sur la mare, quasiment hypnotisé par elle, qu'il ne vit pas le semi-remorque arriver. Ce dernier, lancé à vive allure, ne prit pas la peine de ralentir à l'approche de l'endroit où se trouvait Brian. Toujours à pleine vitesse, il traversa la flaque argentée, projetant du liquide partout. Brian en fut littéralement recouvert de la tête aux pieds. Avisant deux voitures derrière le camion, qui ne semblaient pas disposées à freiner, il n'eut que le temps de se retourner en fermant les yeux. À peine dix secondes plus tard, il était autant aspergé derrière que devant...
Il rouvrit les yeux, maudissant silencieusement les chauffards qui ne respectaient pas les limitations de vitesse en ville, oubliant pour un temps le fait qu'il faisait encore partie de cette catégorie la veille. Ce ne fut que lorsque sa main passa devant ses yeux, alors qu'il voulait essuyer son visage, qu'il se rendit compte que quelque chose n'allait pas. Et pour cause : il ne voyait plus sa main ! Il la sentait, là, à une vingtaine de centimètres de ses yeux ; mais elle demeurait invisible... Baissant les yeux, il se rendit compte qu'il en était de même pour tout le reste de son corps.
Juste à ses pieds, le liquide argenté continuait à couler.
Une intense terreur s'empara de lui un instant, mais fut chassée de son esprit par une idée pour le moins étrange. Il avait la possibilité de voir sans être vu ; pourquoi ne pas en profiter ? Oh, rien de réellement malhonnête, ce n'était pas son genre ! Son invisibilité ne l'empêcherait pas vraiment de continuer à travailler ; mais elle pourrait lui permettre d'apprendre, à leur insu, ce que les autres pensaient de lui. Il pouvait bien aller au studio, mais attendre cinq minutes avant de révéler sa présence... Cela ne pourrait être qu'intéressant, de toute façon.
Se détournant de la flaque argentée, il se précipita vers les touristes qui, trop absorbés par leur carte, n'avaient apparemment pas remarqué qu'un homme avait disparu à une trentaine de mètres d'eux. Ne voulant pas les effrayer, il se contenta de subtiliser, du plus discrètement qu'il pût, ledit plan de la ville qui dépassait de la poche de l'un d'eux. Il parvint à trouver sa position, en traçant le chemin qu'il pensait avoir parcouru depuis sa sortie du métro. En fait d'une zone industrielle, il se trouvait le long d'une ancienne base militaire, désaffectée depuis plusieurs années.
Vingt minutes plus tard, il se trouvait devant le studio. Profitant du fait que la porte soit ouverte par un technicien sortant fumer, il se faufila à l'intérieur.
Il parvint assez vite au plateau où devait-être tournée la première séquence de la journée, dans laquelle les amis de l'homme devenu invisible semblaient tous disparaître mystérieusement. En toute logique, la totalité de l'équipe était déjà là. Brian se rendit compte qu'ils l'attendaient : le décor, les lumières étaient prêts ; les acteurs costumés ; il ne manquait plus qu'un réalisateur pour diriger tout le monde. Brian, se faisant le plus petit qu'il pût, se faufila dans un coin, et attendit.
Au bout d'à peine deux minutes, le producteur se leva de son siège et s'exclama : « Mais c'est pas vrai ! Ça fait une demi-heure de retard ! Qu'est-ce qu'il peut bien faire, cet abruti ? Il ne se doute pas que tout le monde l'attend ? ». Brian fut abasourdi par ces paroles. Était-il possible qu'il ait bien compris ? Que cet homme, qu'il considérait comme un ami depuis dix ans –et ce malgré le fait qu'il était son producteur- ait vraiment dit ça de lui ?
Sa surprise ne put que s'accroître lorsqu'il entendit le directeur de la photographie, qu'il avait connu en même temps que sa chère femme, s'exprimer en ces mots : « Ça a l'air de t'étonner ! J'ai toujours dit qu'il n'avait rien à faire dans ce métier. D'ailleurs, (il s'adressait au producteur) tout le monde sait que tu lui as donné ce poste parce que tu le connais depuis longtemps, pas pour ses capacités ! ». L'intéressé hocha la tête, d'un mouvement qui ne semblait ne confirmer ni n'infirmer ce dont venait de l'accuser son interlocuteur, qui poursuivit : « En plus, ce minable passe son temps à vouloir se faire remarquer ! Si ça se trouve, il a fait exprès d'être en retard, pour faire son intéressant... « . Le producteur l'interrompit : « Écoute, je comprends que tu ne l'aimes pas, tu es comme nous tous ici ; mais n'en rajoute pas non plus... ». Ce fut la maquilleuse qui prit alors la parole : « Il n'empêche, je n'aimerais pas être sa femme. (Elle prit un air plein de sous-entendus : ) Pas plus tard qu'hier soir, il a essayé de m'inviter à dîner... (Elle poursuivit, d'un ton indigné : ) J'ai refusé, bien entendu. Je ne me fais pas avoir comme ça, moi. Enfin, tout-de-même, un homme marié ! ». Brian ne put supporter d'en entendre plus. Tous ces gens qu'il connaissait et appréciait –plus ou moins, mais quand même... Comment pouvaient-ils le détester autant ? Que leur avait-il fait ? Était-il vraiment méprisable à ce point ?
Il sortit en courant du studio, se moquant bien à présent qu'on le remarque. Il bouscula le technicien qu'il avait croisé en entrant et qui, sa cigarette terminée, retournait travailler ; et lui claqua presque la porte dessus. Une autre question se posa à Brian : le problème venait-il vraiment de lui ? Ou n'étaient-ce pas plutôt les autres qui le comprenaient mal ? La maquilleuse, par exemple, qui se faisait des idées. Elle le prenait pour un mari volage au comble de la perversion, simplement parce qu'il l'avait invitée à dîner -en tout bien tout honneur, comme il l'avait déjà fait avec d'autres membres de l'équipes, hommes et femmes... ce que les réalisateurs ne font pas souvent, il est vrai. Il ne put d'ailleurs s'empêcher de songer que, quand bien même il eût été un mari volage au comble de la perversion, cela ne l'aurait en aucun cas regardée... Cette pensée aurait presque pu le faire sourire, dans d'autres conditions...
Il ne voyait plus à présent qu'une chose à faire. Tous ces gens qu'il avait appréciés mais qui le détestaient dans son dos, il n'avait maintenant plus qu'un désir : ne plus jamais les revoir. Dans cette perspective, il saisit son téléphone mobile, pensant appeler son producteur et lui annoncer qu'il démissionnait. Malheureusement, tout semblait contre lui en ce jour, et il s'avéra que la batterie de son téléphone était complètement vide... Il n'avait pas de carte pour téléphoner d'une cabine. Il fallait donc pour téléphoner qu'il rentre chez lui. De toute façon, que pouvait-il faire d'autre ?
N'ayant pas spécialement envie de prendre le métro dans sa pénible situation, il dût se résoudre à faire la totalité du trajet à pied. D'une certaine façon, cela l'arrangeait : il n'était pas non plus très pressé de retrouver sa femme. Voudrait-elle encore de lui, maintenant qu'il était invisible ? Ceci dit, le resterait-il à tout jamais ? Pour l'instant, impossible de savoir. Mais si c'était le cas, sa vie n'en serait pas simplifiée...
Comme il ne se pressa pas, il lui fallut plus d'une demi-heure pour arriver dans son quartier. Il se demanda ce qu'il devrait faire une fois arrivé devant chez lui. Sonner et attendre que sa femme lui ouvre ? Rentrer avec sa clé ? Mais comment lui révéler sa présence sans trop la traumatiser ? En même temps, il était fort probable qu'elle ne le soit de toute façon ! Il n'avait pas encore résolu ce problème lorsqu'il arriva en vue de sa maison. Mais, pour la énième fois de la journée, une (mauvaise) surprise l'y attendait...
Quelqu'un patientait sur le pas de sa porte pour qu'on lui ouvre. Le meilleur ami de Brian. Encore un ami. Mais pourquoi venait-il sonner chez lui à cette heure, alors qu'il savait pertinemment que Brian était sensé être au travail ? La réponse à cette question, qu'il ne se posa même pas, vint ouvrir la porte à son ami : sa femme, qui ne semblait pas, elle, étonnée de le voir ici. Brian se précipita pour entrer dans la maison avant qu'elle ne referme la porte. Aucun des deux autres ne remarqua sa présence. Par contre, leur labrador leva la tête vers l'endroit où il se trouvait. Sa femme emmena son "invité" dans le salon. Elle s'assit sur le canapé, tandis que lui choisit un fauteuil. En l'occurrence, le fauteuil habituel de Brian. Et tous deux commencèrent à discuter. Bien sûr, la conversation se mit assez vite à tourner autour de Brian qui, appuyé contre le mur, écoutait silencieusement.
« Il m'énerve », disait sa femme. « Je ne dois exister que pour lui... Je n'ai pas le droit d'avoir une vie privée, il veut tout savoir ! ». Brian se dit qu'il avait maintenant la preuve qu'il avait eu raison... bien qu'il trouvait que sa femme en rajoutait. Cette dernière poursuivait : « Il est prétentieux, et égoïste, et hyper-jaloux, et... ça m'énerve ! ».
Son "ami" répondit : « Je l'ai toujours connu comme ça, mais on s'y habitue. Il n'a pas si mauvais fond »
« Oui, c'est surtout que tu n'as jamais passé huit ans dans la même maison que lui ! (il hocha la tête) En plus, il veut tout le temps que je lui trouve des surnoms stupides... et il se plaint quand il ne les trouve pas assez originaux ! J'en ai marre, il a un prénom, ce n'est pas fait pour les chiens ! »
Le labrador, qui les avait suivis, aboya à ce moment-là : à nouveau, il regardait vers l'endroit où s'était posté Brian, pourtant invisible. Sa femme et son ami rirent de cette coïncidence, puis ce dernier vint s'asseoir à côté d'elle.
« Pourquoi rester avec lui, alors ? » demanda-t-il. « Il y a plein d'hommes bien plus intéressants ! ». (Son ami était célibataire)
Lorsqu'il entendit, la réponse de sa femme, Brian n'en crut pas ses oreilles. Pour l'argent. Il eut envie de se montrer, de leur crier « Je suis là, j'ai tout entendu ! », mais il n'était même plus sûr qu'ils éprouveraient des remords. Quand il pensait que la maquilleuse avait plaint sa femme en le prenant pour un coureur de jupons ! C'était le monde à l'envers ! À nouveau, il ne voulut rester une seconde de plus dans cette salle, avec ces gens, il ne voulait pas entendre un mot de plus. Il quitta la pièce, et les deux autres étaient bien trop occupés pour remarquer quoi que ce soit. Arrivé dans le couloir, il s'assit par terre, contre le mur.
Il s'en voulut pour sa propre naïveté. Tous ces gens qu'il côtoyait depuis des années ! Comment avait-il pu ne se rendre compte de rien ? Les pires idées lui passèrent par la tête. Pourquoi continuer à vivre dans ce monde où il était détesté si unanimement ? Même si plus personne ne saurait qu'il existait maintenant. D'autant plus que plus personne ne saurait qu'il existait... Il se demanda si quelqu'un l'avait déjà aimé, finalement.
Il fut brusquement tiré de ses pensées : quelque chose d'humide venait de lui toucher le cou. Il tourna la tête et ne put réprimer un sursaut. C'était son labrador qui venait de le lécher. Il devait être sorti du salon en même temps que Brian. Lui, l'avait senti. L'avait reconnu. Lui témoignait encore de l'affection, malgré le fait qu'il l'abandonnait tous les matins devant la porte du garage ! Il n'était peut-être qu'un chien, mais lui au moins aimait son maître.
Brian se leva, et marcha en direction du garage. Il laissa passer l'animal en premier. Il ouvrit la portière de sa voiture, y fit rentrer le chien, puis s'installa à la place du conducteur. Il allait se faire une nouvelle vie, loin de l'indifférence et du mépris qu'on lui portait ici. Contrairement à ce qui s'était passé un peu plus tôt dans la matinée, la voiture démarra du premier coup, comme pour lui apporter son "soutien". La voiture sortit du garage, et ni sa femme ni aucun de ses anciens "amis" ne surent jamais ce qu'il était advenu de Brian Aliase.
FIN